Syndicat d'Apiculture du Rhône et de la Région Lyonnaise

Chambre d'Agriculture - 18 rue des Monts d'Or - 69 890 La Tour de Salvagny



Mortalité hivernales des colonies d’abeilles de 1973 à 2014

Rucher-de-Jacques-FRENEY-en-montagne



Jacques FRENEY, Apiculteur et Vice-Président du syndicat d’apiculture du Rhône, a constaté ces dernières années une hausse considérable des mortalités hivernales des colonies d’abeilles ayant butiné sur les arbres fruitiers des Monts du Lyonnais.

Les analyses révèlent la présence dans le pollen d’acétamipride, un puissant insecticide néonicotinoïde pulvérisé sur les arbres fruitiers avant et pendant la floraison. Il bénéficie de la mention "Abeilles".

Les résultats de cette étude réalisée sur 40 années de 1973 à 2013 ont été exposés lors de la conférence de presse organisée par l’UNAF à Paris le 11 février 2014.

Voici le texte de cette intervention.

Jacques-FRENEY-présente-son-étude



Voici maintenant un demi-siècle que je vis avec les abeilles.
J’ai donc connu pendant une grande partie de ma carrière, une période idéale où les colonies d’abeilles se suffisaient à elles-mêmes.

Nous trouvions des colonies d’abeilles sauvages en quantité dans les arbres, dans les murs, dans les anfractuosités de rochers ...
Les essaims sauvages étaient nombreux. Nous ne nourrissions pratiquement pas les colonies. Nous retrouvions souvent des reines que nous avions marquées cinq ans auparavant ...

Puis le varroa est arrivé en 1986, mais cela n’a pas changé fondamentalement l’apiculture. Nous avons simplement passé plus de temps au rucher, pour maintenir l’infestation de ce parasite à un niveau raisonnable.

02-Varroa


Dès le début de ma pratique apicole, j’ai pris l’habitude de travailler avec des fiches récapitulatives qui m’indiquaient d’une part l’état de chaque colonie, et d’autre part les travaux à effectuer au rucher selon l’avancement de la saison.

03-Rucher


En 1986, j’ai informatisé ce système avec un logiciel de base de données, et enregistré systématiquement les observations de la journée pour préparer la visite suivante.
Le but premier de ce travail était bien sûr le suivi des colonies, mais aussi la sélection des meilleures lignées.
J’ai aussi rentré dans cette base les fiches des années antérieures à la mise en place du système informatique.

Ceci me permet aujourd’hui d’avoir une base de données complète constituée de plus de 144 000 fiches d’informations codifiées, identifiées par une date, un numéro de reine et un numéro de colonie, sur une période de 40 années.

04-Fiche-visite


Des procédures simples me permettent de réaliser des statistiques en croisant tous les paramètres principaux sur une période de 40 années.

En voici un exemple :
Est-ce qu’un rapport existe entre l’âge des reines et les mortalités hivernales ?

05-Age-reine


On découvre que dans un rucher correctement mené, il n’y a apparemment aucun rapport entre les pertes de colonies pendant les cinq mois étudiés, du 1er novembre au 31 mars de chaque année, et le fait que la reine subisse son premier ou son deuxième hivernage.
Le taux avoisine les 11 % de perte hivernale sur 3623 colonies étudiées sur une période de 40 années. Ce n’est pas tout à fait ce que l’on aurait imaginé.

L’étude suivante donne les mortalités hivernales moyennes enregistrées pendant 4 périodes de ces 40 dernières années.

06-Mortalite-1973-2013


La première période concerne les années 1973 à 2000.
2008 colonies ont été étudiées et le taux de pertes hivernales se situe à 6 %.
Pourtant cette période a vu l’arrivée du varroa dans notre région Lyonnaise en 1986, mais ce parasite correctement contenu n’a pas influencé le taux moyen de pertes qui s’est maintenu dans la fourchette de 6 %, contrairement à ce que l’on aurait pu craindre.

La deuxième période concerne les années 2000 à 2006.
Les insecticides néonicotinoïdes ont commencé à être pulvérisés dans notre zone fruitière des Monts du Lyonnais, qui était restée jusqu’à ce jour un Eldorado apicole, malgré les traitements que subissaient les plantations. Le nouveau produit utilisé était l’imidaclopride, un insecticide systémique, constituant principal du « Gaucho », qui était pulvérisé avant et après floraison.
Les apiculteurs ont pu constater que les pertes hivernales augmentaient d’année en année, mais aussi que certaines colonies ne se développaient plus, s’affaiblissaient et présentaient un couvain irrégulier, signe que de nombreuses larves avortaient faute de soins ou d’intoxication.

La troisième période concerne les années 2006 à 2011.
Le taux de pertes hivernales a doublé par rapport aux années précédentes. Un nouveau produit néonicotinoïde, à base d’acétamipride a commencé à être utilisé.
Les petits ruchers ont commencé à disparaître, les gros ruchers ont enregistré des pertes importantes. Les apiculteurs professionnels ont déserté ces lieux.

La quatrième période concerne les années 2011 à 2013.
L’apiculture n’est plus possible. Le taux de 29 % enregistré pendant l’hivernage ne reflète plus la réalité.
Actuellement, toutes les colonies qui ont butiné sur les arbres fruitiers végètent et disparaissent en quelques mois. Une grande partie des essaims créés au printemps n’existent déjà plus au moment de la mise en hivernage des ruches. Pour les colonies qui ont survécu, c’est à la reprise de la ponte des reines vers janvier que les dégâts sont les plus importants.

Le seul palliatif possible pour sauver quelques ruches encore viables consiste à réduire la colonie sous forme d’essaim, en lui enlevant et en détruisant ses cadres de nourriture et de couvain, puis en la nourrissant et en l’installant dans un autre lieu moins pollué. Seuls les plus forts essaims subsistent. La récolte future est compromise, malgré le travail imposant que cette procédure demande.
Ceci est bien la preuve que c’est la nourriture stockée, et en particulier le pollen, que seules les abeilles consomment après fermentation, qui est la cause de cette hécatombe.

Souvent en fin d’hivernage, nous retrouvons les ruches vides d’abeilles, mais bondées de provisions. Quelquefois une petite grappe de quelques centaines d’abeilles avec la reine, finit d’agoniser sur une partie de cadre vide, à quelques centimètres de la nourriture.

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Des ruchers entiers ont disparu. Les supports de ruches maintenant inoccupés, témoignent du désastre.

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Bien entendu, j’ai aussi vérifié les autres causes souvent citées pour expliquer cette hécatombe.
Les ressources florales n’ont pratiquement pas évolué dans mes zones de butinage depuis une cinquantaine d’année.
Les piégeages effectués autour de mes ruchers montrent que le frelon asiatique n’a pas encore atteint mes ruches.
Je n’ai pas trouvé de spores de Nosema ceranae ou Nosema apis, dans les multiples prélèvements que j’ai analysés au microscope en provenance de mes colonies ...

Ces dernières années, j’ai effectué plusieurs séries de prélèvements, abeilles, nectar et pollen pour analyse. Mais rien de très convainquant, des fongicides étaient retrouvés en quantité, mais jamais de trace d’insecticides néonicotinoides qui pourtant étaient bien pulvérisés sur les plantations.
Les analyses multi-résidus ne me donnaient pas satisfaction.

En 2012, j’ai fait sur une journée au moment de la floraison des pêchers, un prélèvement de pollen à l’entrée de plusieurs ruches d’un rucher important. Les échantillons ont été immédiatement congelés.

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Toutes les colonies qui avaient butiné dans cette zone pendant cette période, ont disparu progressivement les mois suivants.
J’ai vérifié l’origine du pollen au microscope. Il était composé d’environ 90 % de pêcher, 6 % de pissenlit, et le reste en divers comme le Saule marsault.

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Un des prélèvements a été remis au Dc Jean-Marc Bonmatin pour analyse de l’éventuelle présence de néonicotinoïdes.
Le résultat a montré la présence d’acétamipride en quantité très importante.
Le produit est classé dangereux pour les abeilles, mais des dérogations existent, et il a la mention « abeille ».

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Compte tenu de cette mention, les arboriculteurs le pulvérisent sur les arbres en fleurs sans se douter, d’après ce qu’ils nous disent, des dégâts irréversibles occasionnés sur les abeilles et sur les exploitations apicoles.

De nombreux collègues dégoûtés par ce qui se passe en toute légalité, arrêtent l’apiculture. Aucun dédommagement n’est actuellement possible, et de toute manière cette destruction massive de nos chères abeilles, n’est pas acceptable.

Quand on sait qu’une abeille en période de miellée ne va pas chercher sa nourriture à plus de 2 ou 3 kilomètres, de nombreuses communes n’auront bientôt plus aucune ruche pour assurer la pollinisation des cultures. En effet le maillage de la France en colonies d’abeilles, est avant tout assuré par les apiculteurs passionnés possesseurs de quelques ruches, ou de quelques dizaines de ruches.

Malgré les plans qui se succèdent pour sauver les abeilles, nos décideurs ne veulent manifestement pas prendre en compte la principale cause de la disparition programmée de nos pollinisateurs.


Jacques FRENEY
Vice-Président du « Syndicat d’apiculture du Rhône »


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Dc Jean-Marc Bonmatin et Maître Fau pendant cette conférence de presse


Extrait de l’intervention du Dr Jean-Marc BONMATIN, chercheur au CNRS, Centre de Biophysique moléculaire, Orléans

L’analyse a été faite avec une méthode développée au laboratoire, validée selon les critères en vigueur et présentant la plus grande sensibilité possible à ce jour.
L’échantillon de pollen a présenté une seule trace de contamination par l’acétamipride. La quantité a été déterminée : 2,3 (+ ou moins 0,1) nanogramme d’acétamipride par gramme de pollen.

Ce résultat peut être rapproché de la situation sanitaire des ruches de M. FRENEY. Il peut également être rapproché des données concernant la toxicité des néonicotinoïdes, notamment lors d’exposition chroniques à faibles doses.
La situation (exposition/toxicité) présente alors de fortes similitudes avec celle des trois néonicotinoides récemment suspendus par l’EFSA après évaluation des risques pour les abeilles (imidaclopride, thiaméthoxam et clothianidine)

FRENEY Jacques - 29 mai 2014

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